Vi(d)e Publié le 15 Novembre 2015

 Ce texte n’est pas une série de conseils pour bien vivre l’horreur. Juste le témoignage de ce qui m’aide ; dans l’espoir que cela puisse vous aider aussi. Se connecter à ses émotions : reconnaitre les émotions négatives sans chercher à les nourrir. Accepter les émotions positives, même dans l’adversité. Contribuer, se réunir, partager, rester solidement ancré dans le quotidien. 

C’était un beau moment de joie. Un concert de musique où j’ai dansé et chanté avec ma meilleure amie, comme quand on avait 18 ans… Un de ces moments où on se dit que la vie est belle, que ça fait du bien d’être dans une foule et de ressentir autant d’énergies, de plaisir à faire la fête. Puis j’ai reçu ce texto de mon mari : il y a des attentats dans Paris.

 

 

Tout le Zénith a quitté la salle à peu près au même moment. Les gens étaient calmes, aucune bousculade. Que faire ? Ou aller ? Quel chemin prendre ? Quand plus rien n’a de sens, comment garder son sang froid ? Des personnes cherchaient à se rassurer. Moi j’avais peur, je ressentais ma peur et ça me faisait du bien de rester là, à côté de mes émotions sans chercher à rationnaliser. Dans l’instant présent, rien n’était rassurant. Mon mari a fait garder les enfants par la voisine et est venu me chercher en voiture. Sur le chemin, il y avait des ambulances, des voitures de police, des militaires partout. Et si on se faisait fusiller pendant notre retour à la maison ? Et si nos enfants n’avaient plus de parents, ce soir ?

Dans ma cuisine, j’ai mangé du chocolat au lait avec des noisettes, comme quand j’étais petite. J’ai caressé les nuques tièdes de mes enfants et me suis blottie contre mon mari.

J’ai ressenti tellement de gratitude d’être en vie, que ma famille soit toujours là. La mort nous fait nous sentir vivants et ce mélange de terreur, d’effroi et de grande joie cohabite étrangement. Jusqu’à une heure du matin, je suis restée scotchée devant les images, j’ai lu tous les sites, tous les blogs, j’avais besoin d’être connectée à l’absurde, à la réalité. Il n’y avait rien à comprendre, juste à apprendre. C’est ca aussi la vie : la barbarie.

Le lendemain matin, j’ai expliqué à mes enfants de 2 et 5 ans que des gens fous avaient tué des personnes au hasard. Ils n’ont pas posé de question et ont chanté des chansons. J’ai chanté avec eux et ça m’a fait du bien. Quand je suis terrassée par l’angoisse, je me raccroche à ça : le quotidien. Mon mari regardait à nouveau en boucle les informations. J’ai senti que ça ne m’aidait pas. Je me suis demandée : comment contribuer ? Dangereux ou pas, nous sommes sortis dans la rue, en famille, pour donner notre sang. C’était si beau de constater l’immense solidarité des personnes. L’hôpital était saturé de donneurs. Il n’avait pas besoin de mon sang, je reviendrai la semaine prochaine.

L’après midi était volontairement banale, donc réconfortante. J’étais avec ma famille, j’ai construit un train en bois, fait des leggos et bu beaucoup de thé. J’ai fait aussi du yoga parce que si je ne pouvais pas faire comme si de rien n’était, je pouvais cependant m’autoriser à faire ce qui me faisait du bien.

 A 19h, on était une dizaine à se retrouver dans l’appartement des voisins. Sans se concerter, on avait tous apporté du champagne. Envie de se réunir, de partager du pain, du fromage et du vin, symbole de notre chère patrie. Besoin plus que jamais de célébrer la vie. Aucun, déni, tout le monde ne parlait que de ça : l’horreur. Et en même temps, on était ensemble, on a fêté l’anniversaire de Léa, 7 ans, avec des bougies et un gâteau. On a chanté un peu plus fort que d’habitude et applaudi assez frénétiquement. Besoin de sentir la vie dans le chaos de notre coeur. Entre vie et vide, il n’y qu’une lettre de différence.

Dimanche, j’ai donné un cours de yoga, pour le plaisir de partager. Un cours où on a beaucoup transpiré car la transpiration est un mécanisme de décharge émotionnelle. Toutes les postures avaient pour but d’ouvrir le cœur pour rester dans une énergie d’amour.

Sur mon blog, j’ai posté une prière de l’Abbé Pierre. D’habitude j’ai une cinquantaine de « likes » à mes posts sur le bien-être. Là, plus de 500 likes. Ca m’a gêné au début de récolter de la visibilité avec ce drame. Et j’ai pris conscience qu’en réalité, quelque chose était en train de bouger et que ça n’avait rien avoir avec moi.

Des millions de personnes sont aujourd’hui touchées dans leur cœur. Un cœur brisé et ouvert, un cœur réceptif aux messages de paix et d’amour. Et ça, c’est bouleversant.

Dans l’adversité, je m’autorise à pleurer, à avoir peur et aussi à écouter de douces musiques et à sourire quand je joue avec mes enfants.

Quand il y a une guerre, on ne demande pas au soleil de ne plus briller. C’est cette lumière qui nous fait tenir. Faites ce que vous voulez, pleurez si vous en avez besoin, riez si ça vous fait sentir vivants. Vous avez le droit de lever les yeux vers ce ciel si bleu aujourd’hui, de trouver ça insensé et beau aussi. Que souhaiteraient ces personnes mortes en faisant la fête ce vendredi ? Peut-être que l’on puisse continuer à vivre intensément. A vivre. Simplement.